Chroniques sur le vin
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Chronique publiée le dans Billet d'humeur vinicole

Après “Monuments Men”, pourquoi pas “French Wines Men” ?

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Le film « Monuments Men » de Georges Clooney tient actuellement  l’affiche au cinéma, avec un très fort battage médiatique. Cette histoire vraie raconte le pillage des œuvres d’art durant la seconde guerre mondiale. Or, outre les tableaux, il est un autre trésor qui fût confisqué par les nazis, à savoir notre vin. En effet, un film tout aussi passionnant pourrait être réalisé sur l’histoire du vignoble français durant la dernière guerre : production en berne et pillage, rapports complexes entre les éminences allemandes et les viticulteurs, constitution de caves somptueuses avec en premier lieu celle d’Hitler.

Le vignoble français gravement touché durant la guerre

Sans même parler des bombardements et autres, il faut bien comprendre que le vignoble ne fût guère épargné par l’invasion allemande, avec notamment  une production divisée par deux entre 1939 et 1942 (pour exemple, en 1939, le vignoble bordelais ne produisit que 35 millions de bouteilles contre 70 millions, 3 ans plus tôt). À cela plusieurs raisons, pour une fois non climatiques :

- Tout d’abord bien entendu, l’absence de matériels, d’engrais et autres fournitures nécessaires à l’élaboration du vin.

- Mais surtout, l’absence de main d’œuvre, du fait d’un nombre important de prisonniers. Nombre de propriétés furent alors dirigées par des femmes, qui prirent admirablement le relais de leurs maris. De même, une forte solidarité fût constatée dans les vignobles ; pour l’anecdote, le Champenois se souviendra de Robert de Voguë, qui prisonnier et condamné à mort, alors qu’il présidait aux destinées de Moët et Chandon , eût la vie épargnée à la suite d’une grève générale. De même, les allemands craignant une pénurie de champagne furent contraints d’accepter la libération de centaines de prisonniers pour assurer la production.

- Enfin, bien entendu, bon nombre de pillages furent constatés, tant dans les caves que sur les terres, puisque bien des propriétés furent réquisitionnées, pour être transformée en « résidence » (Château Palmer), voire en hôpital (Haut Brion) ou maison de repos (Cos d’Estournel). Dans tous les vignobles, nombreux sont les récits de pillages des caves et châteaux (on évoque ainsi 2 millions de bouteilles de Champagne Salon 1928 parties directement en Allemagne). Fort heureusement, nombre de propriétaires ou particuliers avaient pris soin de cacher une partie de leur trésor, en murant notamment des caves. L’exemple le plus fameux est sans doute celui de la Tour d’Argent, emblématique restaurant parisien, qui parvint à dissimuler près de 20 000 bouteilles, et notamment le réputé millésime 1867.

Les rapports complexes entre le monde viticole et l’Allemagne nazi

Si Hitler n’y connaissait rien en vin, ce dernier avait bien compris tout le prestige et la rentabilité que le Reich pouvait tirer de ce trésor, constitué par les vignobles. Aussi, avait-il décidé de créer les Weinführers, chargés d’acheter le vin à bas prix, de l’envoyer en Allemagne, d’où il serait vendu avec profit sur le marché intérieur ou international. En quelque sorte, l’Allemagne allait devenir durant quelques années le distributeur quasi exclusif du vin français dans le monde. Quant à ses Weinführers, pierre angulaire du système, il furent choisis pour leur professionnalisme et leur ancrage dans les vignobles. Pour le bordelais, ce ne fût autre que Heinz Bomer, plus gros négociant allemand, dont la famille possédait,  il y a peu encore, le Château Smith Haut-Lafitte ; en Bourgogne, Adolph Segnitz était lui le représentant de la Romanée Conti. On peut dés lors comprendre la complexité de ces rapports teintés de respect et de domination. Quand bien même on peut affirmer qu’il existait des liens affectifs entre les personnes, la réalité politique conduisit parfois à des conflits extrême, d’autant que les viticulteurs usaient de tout les stratagèmes pour épargner une partie de leur production (changement d’étiquettes, détournement…).

La constitution d’un trésor viticole nazi

Comme indiqué précédemment, les allemands étaient de « grands consommateurs » de Champagne, puisque on évoque le nombre de 500 000 bouteilles qui partaient chaque semaine pour l’Allemagne. Parmi les plus grands « amateurs de bulles », on relèvera, pour la petite histoire, le nom du sinistre ministre des affaires étrangères du régime nazi, Ribbentrop, lequel avait été représentant en Allemagne des maisons Mumm et Laurent Perrier ; il avait par la suite épousé la fille de M.Henkel,  « roi du champagne allemand », puis fait ajouter le préfixe « von » à son nom, afin de lui donner une dimension aristocratique, de bon aloi pour le régime nazi. Quant aux deux autres éminences du régime, à savoir Goebels et Goering, ils étaient de fins connaisseurs, le premier préférant le Bourgogne et le deuxième le Bordeaux.

On comprend dés lors, que ces derniers profitèrent de cette mainmise sur le vignoble, pour se constituer de magnifiques caves. Mais, la plus majestueuse fût celle constituée par Adolf Hitler lui-même, bien qu’il n’y connaissait rien en vin. En effet, lorsque la 2ème DB parvint dans sa résidence de Berchtesgaden, telle ne fût pas sa stupéfaction de découvrir sans doute l’une des plus belles caves qui n’ait jamais existé : plus de 500 000 bouteilles et magnums des plus grands vins dans les plus grands millésimes ! Ironie de l’histoire, c’est Bernard de Nonancourt, membre de la 2ème DB, et surtout de la famille propriétaire des champagnes Lanson et Salon, qui fût chargé de procéder à l’évacuation de la cave.

On pourrait longtemps disserter sur  la préservation de nos joyaux viticoles et pourquoi pas en faire un film, tant les héros connus ou anonymes furent nombreux durant cette période. Nul doute qu’on trouverait alors des acteurs prestigieux pour les incarner. Pour conclure, s’il me fallait en choisir un Héros, j’opterai pour le champenois Pierre Taittinger, alors Maire de Paris, qui par son intervention  auprès du Général von Choltitz, épargna la destruction, non pas de son vignoble…mais de celle de Paris.

Arsène Bacchus

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